CECI n'est pas EXECUTE Centre Norbert Elias : Appel à contributions n°7 : Biomimétismes - mars 2019

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Appel à contributions n°7 : Biomimétismes - mars 2019

Appel à contributions n°7 : <i>Biomimétismes</i> - mars 2019

légende / crédit de l'image :

« Danse imitant le bétail chez les Dinka »,
Divinity and Experience
, Godfrey Lienheadrt


 

« BIOMIMÉTISME(S).
IMITATION DU VIVANT
ET
MODÉLISATION DE LA VIE »

Appel suivi des Rencontres Techniques&Culture
Marseille : du 24 au 25 septembre 2019

Depuis plus d’une vingtaine d’années, dans un contexte de crise écologique, se développe l’idée selon laquelle l’innovation technologique et les organisations sociales devraient se « reconnecter » au vivant afin de mieux préserver l’environnement. Cette valorisation récente du biomimétisme ne doit toutefois pas faire oublier que de nombreuses sociétés, passées et actuelles, identifient dans l’observation de la nature une source d’inspiration pour mener des projets très divers. Afin de mieux appréhender cette diversité, il est intéressant de se pencher sur la variété des techniques employées et des intentions à l’œuvre dans ce type d’entreprises.

Depuis les travaux pionniers de Janine Benyus (1997), le terme « biomimétisme » fédère des chercheurs de disciplines diverses, à l’influence grandissante qui promeuvent et s’appuient sur ce rapport à la nature dans leurs activités (Vogel 2003, Pawlyn 2011, Bejan & Zane 2012, Harman 2013). Les chercheurs sont invités à observer la nature pour y trouver des solutions voire lui « demander » des conseils (cf. le site Asknature). Des inventions comme le Velcro, inspiré dans sa forme des crochets de la bardane, ou les peintures autonettoyantes reproduisant les propriétés hydrophobes de la surface des feuilles de lotus, sont ainsi désignées comme étant des innovations biomimétiques. Que l’on parle d’inspiration, d’imitation ou de modélisation, que l’on fasse référence à la simple duplication de formes ou de mouvements ou bien à la recherche de principes de fonctionnement, il existe un ensemble de pratiques et d’artefacts qui attestent d’une volonté de reproduire des phénomènes observés dans la nature, en particulier chez les êtres vivants et dans les systèmes écologiques.

L’adhésion que le biomimétisme parvient à susciter à l’heure actuelle dans les milieux scientifiques et, au-delà dans le grand public, ne doit pas occulter le fait qu’il n’est ni nouveau, ni limité à la seule pratique scientifique, que les sociétés humaines reproduisent ou adaptent des mécanismes observés dans leur environnement. Il s’avère donc pertinent de scruter la complexité des activités techniques impliquées dans le phénomène de biomimétisme présent sous des formes très diverses, dans toutes les sociétés humaines, présentes et passées – même lorsqu’il n’est pas explicitement désigné de cette manière. À travers ce prisme, l’enjeu est de mettre en évidence la diversité des techniques employées, en prenant en compte les variations, dans le temps et dans l’espace, des conceptions de la vie et de la nature.

Tout d’abord, cela évite de considérer l’imitation comme un mécanisme universel et permet d’appréhender la diversité des techniques impliquées lorsque les humains reproduisent des systèmes vivants : techniques du corps, techniques cognitives, fabrication et utilisation d’artefacts et de machines, créations d’environnements artificiels. En ouvrant cette boîte noire afin de restituer des chaînes opératoires, on peut mieux connaître les opérations impliquées dans des processus hybrides qui combinent observation, conceptualisation, comptabilisation, figuration, schématisation, fabrication, expérimentation, etc. Ainsi donc, l’imitation d’un homard en vue de la fabrication de robots sous-marins détecteurs de mines par l’armée américaine nécessite des phases d’observation, de sélection des caractéristiques morphologiques, d’abstraction de ses fonctions motrices et plusieurs années de test en laboratoire et en pleine mer avant de parvenir à l’élaboration du RoboLobster dans les années 2000 (Johnson 2011).

Plusieurs approches dans le domaine de l’anthropologie interrogent les relations entre imitation, techniques et conceptions de la nature (Pitrou, Dalsuet & Hurand 2015 ; Fisch 2017 ; Kamili 2019 ; Meyer & Pitrou 2019). En particulier, les travaux menés en anthropologie de la vie (Pitrou 2014, 2017) suggèrent de préciser les liens entre les processus vitaux imités (croissance, morphogenèse, adaptation à un environnement, régénération, etc.) et les processus artificiellement fabriqués. Quelle est la signification du préfixe « bio- » dans le terme « biomimétisme » ? S’agit-il d’imiter des êtres vivants (leurs formes, leurs comportements, etc.) ? De modéliser la vie, entendue comme un ensemble de causes qui constituent les conditions nécessaires à ces processus, en élaborant des systèmes ? Ces interrogations visent à repérer les liens entre des techniques et des théories de la vie qui prévalent dans des sociétés humaines ; elles conduisent également à identifier la diversité des conceptions de la nature et des organisations sociales qui y sont associées.

L’idée selon laquelle la nature serait un ingénieur ou un professeur à imiter dépend par exemple d’une vision très naturaliste, quand elle ne trouve pas directement sa source dans des représentations théologiques (Chansigaud 2011). En ouvrant la réflexion collective à l’analyse de la diversité des techniques mobilisées pour imiter le vivant et modéliser la vie, nous souhaitons montrer qu’une analyse rigoureuse du biomimétisme – et des pratiques en relevant – ne peut se contenter d’étudier comment les humains observent la nature ou s’en inspirent : elle doit décrypter les « techniques et culture(s) » à partir desquels s’instaure ce type de rapport à l’environnement (Johnson 2011, Fisch 2017). Plutôt que de faire de Biomimicry (Benyus 1997) un texte de référence venant fixer des normes sur ce qu’est le biomimétisme et ce qu’il doit faire (Mathews 2011, Dicks 2016), il s’avère judicieux d’envisager ce travail comme une incitation à poursuivre l’exploration de la diversité des projets et des méthodes à partir desquels les systèmes vivants sont perçus et conçus comme phénomènes à imiter et à modéliser.

Les propositions de communication soumises pourront provenir de toutes les disciplines des sciences humaines et sociales dès lors qu’elles s’appuieront sur des méthodologies impliquant l’analyse de données empiriques (ethnographiques, sociologiques, technologiques, scientifiques) à partir desquels des éclairages seront proposés sur des activités techniques et les conceptions de la vie qui leur donnent sens. Les propositions provenant des sciences de la nature, de l’ingénierie et du design sont les bienvenues pourvu qu’elles s’efforcent d’adopter un tel regard réflexif sur leur pratique.

Dans la mesure où l’enjeu est de s’interroger sur les fondements anthropologiques d’un ensemble de pratiques, des études de cas impliquant des techniques traditionnelles ou low tech comme des techniques high tech (Lévi-Strauss 1962) sont attendues. L’essentiel est de se concentrer sur des pratiques qui ne visent pas simplement à « représenter » des êtres ou des systèmes vivants, mais à produire des dispositifs et des procédés techniques possédant un caractère opératoire – pour expérimenter, pour innover, pour objectiver – qu’il conviendra d’expliciter, en particulier pour mettre en évidence son lien avec des organisations sociales.

Afin de scruter la diversité des techniques et des conceptions de la vie et du vivant, les communications pourront porter sur différents niveaux où l’imitation des êtres vivants et la modélisation de la vie peuvent se réaliser à partir de cas d’études :

1)    L’imitation qui porte sur la reproduction des signes (sons, couleurs, odeurs, etc.), des comportements ou des fonctionnements que les humains peuvent percevoir chez des êtres vivants. Depuis les cérémonies (danses, masques, ornements corporels) jusqu’à la robotique, en passant par les pratiques agricoles, thérapeutiques ou le camouflage employé dans les pratiques cynégétiques, une grande diversité de techniques du corps et d’artefacts s’attachent à sélectionner pour les recomposer des caractéristiques morphologiques, physiologiques et fonctionnelles observées dans les organismes. Par exemple, lors des cérémonies précédant la chasse au casoar, les hommes dits possédés par l’esprit de cet animal fabriquent des masques à son image, le revêtent et reproduisent le comportement de l’oiseau en sautillant et produisant de petits cris (Godelier 1982). Dans les pratiques de chasse, les techniques qui visent à imiter le gibier vont parfois au-delà d’un camouflage qui viserait à « tromper la nature » (Artaud 2013). Ainsi, les Yukaghirs imitent les animaux qu’ils chassent en reproduisant des éléments corporels précis et se comportent comme eux pour éviter de devenir eux-mêmes des animaux (Willerslev 2004).

2)    La modélisation des systèmes écologiques suppose, quant à elle, de mettre en évidence des systèmes de relations entre les éléments biotiques et abiotiques d’un environnement afin de construire des artefacts capables de reproduire les conditions propres à la vie. Les travaux de nombreux laboratoires de sciences en Europe et aux États-Unis cherchent par exemple depuis de nombreuses années à modéliser et reproduire le processus de la photosynthèse. Depuis les miniaturisations rituelles des Andes et de la Mésoamérique jusqu’à des dispositifs tels que Biosphère 2, en passant par l’imitation des forêts dans les jardins achuar (Descola 2005) ou chez les Maya (Ford & Nigh 2015), il existe une grande diversité de « cosmogrammes » (Tresch 2015 [2007]) que les enquêtes peuvent documenter.

3)    Les techniques impliquées pour imiter le vivant ou mobiliser la vie reposent sur la sélection de caractéristiques perçues et sur la saisie intellectuelle des principes de fonctionnement, ce qui invite à intégrer dans l’analyse les dispositifs techniques qui visent à reproduire des modèles. La réitération d’actions mythiques réalisées dans des pratiques techniques (jardinage, architecture, etc.), la composition de jardins d’agréments et de forêts-jardins s’inspirant du Jardin d’Eden (Crawford 2010), ou la conception de modèles économiques s’inspirant des écosystèmes forestiers (McDonough & Braungart 2002, Chapelle & Decoust 2015) constituent des types d’exemples qui pourront être abordés.

Conditions de soumission

Un résumé de 3 000 caractères maximum, accompagné d’une dizaine d’illustrations. Trois formes d’articles sont envisageables :

-       un article pour la version en ligne disponible en accès immédiat, d’une longueur maximale de 50 000 caractères (espaces compris) et dans lequel toutes sortes d’illustrations (photos, vidéo, audio) sont possibles. Il sera également présenté sur 4 pages dans la version papier (avec l’annonce du lien http ; 5 000 à 6 000 signes et 2 images HD).

-       un article pour la version papier de la revue, de 25 000 à 30 000 caractères (espaces compris) accompagnée d’un maximum de 10 images HD (300 dpi) dans lequel l’auteur s’efforcera d’écrire pour des lecteurs extérieurs à son propre champ, exercice impliquant une double exigence de scientificité et de lisibilité (la revue touchant un lectorat interdisciplinaire de sciences humaines et se diffusant en librairie comme un « livre revue » à destination d’un public élargi).

-       un article partant à l’inverse du terrain et des documents, dans lequel l’auteur, se fondant sur des corpus précis, analysera 15 à 20 images, dans un format de 15 000 caractères (max.).

Détails pratiques

Les auteurs devront prendre contact avec les coordinateurs du numéro, Perig Pitrou, Lauren Kamili et Fabien Provost par l’intermédiaire du secrétariat de rédaction de la revue (techniques-et-culture@ehess.fr) pour soumettre leur projet (titre et résumé, projet d’iconographie) accompagné de leur nom, coordonnées, affiliation institutionnelle avant le 15 mai 2019.

Une rencontre des contributeurs retenus est prévue à Marseille les 24 et 25 septembre 2019. La proposition ainsi que le texte intégral peuvent être envoyés en langue française ou anglaise ; le volume papier paraîtra en français, mais les articles en ligne pourront paraître en anglais.

Calendrier indicatif

      18 mars 2019 : Appel à contributions

      15 mai 2019 : Date butoir pour la réception des propositions et présélection

      10 septembre 2019 : Remise des contributions (v1)

      24 au 25 septembre 2019 : Workshop à Marseille

      22 novembre : 2019 : Retours des évaluations

      20 décembre 2019 : Remise des contributions (v2)

      Printemps 2020 : Sortie du numéro en librairie

Consulter notre site pour connaître les normes de la revue ou s’adresser à la rédaction : techniques-et-culture@ehess.fr.

Références bibliographiques

Artaud, H. 2013 Leurrer la nature, Cahiers d’anthropologie sociale 9. Paris : L’Herne. Bejan, A., & Zane, J. P. (2012). Design in nature : how the constructal law governs evolution in biology, physics, technology, and social organization (1st ed.). New York : Doubleday. Benyus, J. 1997. Biomimicry : Innovation Inspired by Nature. New York : William Morrow & Co. Chapelle, G. & M. Decoust 2015 Le Vivant comme modèle: La voie du biomimétisme. Paris : Albin Michel. Chansigaud, V. 2011 « Analyse : Biomimétisme de Janine Benyus » Pour la science 406. Crawford, M. 2010 Creating a forest garden: working with nature to grow edible crops. Totnes : Green books. Descola, P. 2005 Par-delà nature et culture. Paris : Gallimard. Dicks, H. 2016 « The philosophy of biomimicry », Philosophy & Technology 29(3) : 223-243. Fisch, M. 2017 « The nature of biomimicry. Toward a novel technological culture », Science, Technology, & Human Values 42(5) : 795-821. Ford, A. & R. Nigh 2015 The Maya Forest Garden : Eight Millennia of Sustainable Cultivation of the Tropical Woodlands. Left Coast Press. Gleich, A. v., Pade, C. & U. Petschow 2010 Potentials and trends in biomimetics. Heidelberg : Springer. Godelier, M. 1982 La production des grands hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée. Paris : Fayard « L’espace du politique ». Harman, J. 2013 The Shark's Paintbrush. Biomimicry and How Nature is Inspiring Innovation (1st ed.). Ashland, Ore. : White Cloud Press. Johnson, E. R. 2011 Reanimating Bios. Biomimetic Science and Empire. University of Minnesota. Kamili, L. 2019 « Biomimétisme et bio-inspiration : nouvelles techniques, nouvelles éthiques ? » Techniques&Culture « Varia ». [En ligne] : journals.openedition.org/tc/9299. Lévi-Strauss, C. 1962 La Pensée sauvage. Paris : Plon. Mathews, F. 2011 « Towards a deeper philosophy of biomimicry », Organization & Environment 24(4) : 364-387. McDonough, W. & M. Braungart 2002 Cradle to Cradle. Remaking the Way We Make Things (1st ed.). New York : North Point Press. Meyer M. & Pitrou. P (dir.) « Anthropologie de la vie et des nouvelles technologies », Techniques & Culture « Varia » [En ligne] : journals.openedition.org/tc/8795. Pawlyn, M. 2011 Biomimicry in Architecture. London : Riba Publishing. Pitrou, P. 2014 « La vie, un objet pour l'anthropologie ? Options méthodologiques et problèmes épistémologiques », L'Homme 212(4) : 159-189. Pitrou, P. 2017 « Life as a making », NatureCulture 4 : 1-37. Pitrou, P., Dalsuet, A. & B. Hurand 2015 « Modélisation, construction et imitation des processus vitaux. Approche pluridisciplinaire du biomimétisme », Natures Sciences Sociétés 23(4) : 380-388. Tresch, J. 2015 [2007] « Choses cosmiques et cosmogrammes de la technique », Gradhiva 22 : 24-47. Traduit de l’anglais par Josiane Massard-Vincent [« Technological World-Pictures: Cosmic Things and Cosmograms », Isis 98 (1) 2007 : 84-99]. doi : 10.4000/gradhiva.3019. Vogel, S. 2003 Comparative Biomechanics. Life's Physical World. Princeton, NJ : Princeton University Press. Willerslev, R. 2004 « Not animal, not notanimal: hunting, imitation and empathetic knowledge among the Siberian Yukaghirs », Journal of the Royal Anthropological Institute 10(3) : 629-652.

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