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Séminaire inter-laboratoires d’anthropologie « L’Anonymat, Un objet qui ne dit pas son nom »

25 janvier 2013

Les intervenants :

Cémaf :  Cécile Leguy, Professeur d’anthropologie linguistique (Université Paris 3 - Sorbonne Nouvelle)

Credo : Serge Tcherkézoff, directeur d'études EHESS

CNE : Irène Thery, directrice d'études EHESS

Idemec : Laurence Hérault,  maîtresse de conférences Université Aix-Marseille

Irasia : Sophie Chave-Dartoen, Maître de conférences, Université Bordeaux Segalen – ADES (UMR 5185)

 

L’argumentaire :

L'anonymat

Un objet qui ne dit pas son nom

   

Le récent mouvement contestataire des Anonymous, les chartes d'éthique véhiculées par la Commission Nationale Informatique et Libertés (cnil) ou encore la lutte prônée par certaines associations contre l'anonymat en milieu urbain, montrent que la question de l’anonymat se situe au cœur de nombreux enjeux sociaux contemporains. En tant que forme spécifique de socialité, l’anonymat suscite la réflexion anthropologique à plusieurs niveaux. L’anthropologie héritière de Malinowski a érigé de fait l’ethnographie de communautés villageoises ou insulaires d’interconnaissance comme un objet d’étude privilégié. La diversification croissante des objets traités en anthropologie a toutefois amené la discipline à croiser, sur de multiples terrains et sous de nombreux angles, la problématique de l'anonymat. Par exemple, le concept de « communauté imaginée » élaboré par l'historien britannique Benedict Anderson dans son célèbre ouvrage Imagined Communities, résulte de la prise en compte de nouveaux objets de recherche, dans lesquels le lien identitaire se joue à un « niveau » où jamais l’on ne croise, n’entend ou ne connait l’ensemble des individus avec lesquels on entretient un rapport d’identité.

   

Terme polysémique, l’anonymat est, au sens le plus strict, la caractéristique de ce qui n’a pas de nom. Il interroge ainsi par contraste les fonctions classiques de l’attribution du nom propre telles que définies par Claude Lévi-Strauss : identification, classement, signification. Il pose en ce sens la question de la valeur sociale du nom et des systèmes de nomination, et au-delà, du rôle qu’ils peuvent avoir dans les processus de constructions identitaires et politiques. On peut d’ailleurs se demander si l’anonymat d’un individu se résume à masquer son nom, ou si d’autres caractéristiques identitaires telles que le genre, l’âge, le statut social, la religion ou encore la nationalité peuvent être des enjeux relatifs à l’anonymat. On pense notamment aux questions de confidentialité de l’information relatives à la personne, desquelles découlent de nombreuses représentations relatives au sentiment d’insécurité face au pouvoir panoptique de l’État ou des entreprises, et des débats politiques qui y ont trait (on peut évoquer, pour ne citer qu’un exemple, la question de la production de statistiques à teneur ethnique ou religieuse). Dans une acception plus large, l’anonymat apparaît tantôt comme une caractéristique intermittente de l’identité individuelle, tantôt comme une modalité de perception du collectif. L’anonymat est autant producteur de normes et de valeurs spécifiques dans la liberté d’agir qu’il octroie ou dans la pudeur qu’il enjoint d’adopter, que source de leur remise en cause quand il apparaît aux acteurs comme un délitement du lien ou comme une source de danger. Il peut être aussi bien contrainte sociale que source de liberté. Il est autant souhaité, pour ne citer qu’un exemple, par les thuriféraires de la méritocratie qui l’investissent d’un idéal de modernité, que décrié, par les nostalgiques d’une idée de la vie communautaire passée, plus ou moins imaginée, plus ou moins idéalisée.

   

L’anonymat s’analyse avant tout en situation et fait sens dans une perspective relationnelle. Le sens commun tend à percevoir l’anonymat comme résultat d’un affaiblissement des liens sociaux. Il constitue pourtant une forme d’interaction et un type de rapport social ; il peut même être, dans certaines idéologies, considéré comme l’outil du bon fonctionnement des liens sociaux dans la mesure il permet une gestion « rationalisée » des groupes sociaux. Qu’en est-il réellement ? Comment s’accommode-t-on de l’anonymat ou comment le manipule-t-on ? Comment par exemple, interagir, se solidariser et s'imaginer en communauté avec des individus qui sont pour nous des anonymes ? Quelles ressources politiques et juridiques se déploient autour de l'anonymat ? Quels processus sociaux l’anonymat accompagne-t-il ? Comment penser l’anonymisation au regard des systèmes de nomination qui caractérisent une société ?

   

Les communications proposées pourront s’articuler autour des trois axes suivants :

   

L’anonymat en sciences sociales : questions méthodologiques et épistémologiques

L’anonymat peut d’abord être associé aux politiques de recherche et à la réflexivité des chercheurs en sciences sociales. Il relève d’un questionnement et d’enjeux moraux aux yeux l’ensemble des acteurs sociaux, y compris pour les chercheurs eux-mêmes, du fait des enjeux éthiques, méthodologiques et épistémologiques qu’il soulève, quant à la fabrique du savoir. La question de l’anonymat mêle des dimensions pratiques et des questionnements éthiques. Comment accéder à des informations dans une configuration régie par l’anonymat ? Dans quelle mesure peut-on imaginer être chercheur incognito en sciences sociales ? En quoi l’anonymat du chercheur peut-il être heuristique ? Comment mobiliser et analyser des données anonymes auxquelles les historiens sont par exemple régulièrement confrontés ? Enfin, quels sont les enjeux de l’anonymisation des enquêtés ?

   

L’anonymat et les modes de nomination 

On pourra également étudier l’ambiguïté des valeurs et des représentations associées à l'anonymat, au regard de celles associées au nom. En quoi l’absence de nom interroge-t-elle le nom et l’acte de nommer ? De quelles significations le nom est-il investi ? Si certains font de l'anonymat une condition de l'épanouissement et un droit humain fondamental, d'autres comme Colette Pétonnet parlent plutôt de « pellicule protectrice », et d'autres encore se représentent plutôt l'anonymat comme une menace à combattre. La perception de l'anonymat oscille ainsi entre ressource protectrice et zone à risque. On pourra d’ailleurs confronter les représentations de la dangerosité de l'anonymat, ou au contraire de la sécurité qu’il peut assurer aux pratiques.

     

L’anonymat au regard des catégories classiques de l’anthropologie

La question de l’anonymat met aussi en jeu les catégories classiques de la discipline telles que celle relatives à la question de l’échange. La production standardisée de produits de masse et leur circulation planétaire est souvent considérée comme le corollaire d’une anonymisation de l’échange. En cela, il est possible d’y voir sa dénaturation même, l’échange, étant dans son acception maussienne, un adjuvant de la création du lien ; il est  même la clef d’entrée dans le domaine de la culture, ce qui fait que l’homme est homme, si l’on s’en tient aux thèses de Lévi-Strauss. L’anonymat dans l’échange peut ainsi être vécu comme une déshumanisation, ou plus simplement comme une détérioration des solidarités, même si dans sa visée première la production de masse visait à démocratiser l’accès aux marchandises et ainsi à conjurer certaines inégalités. Il est par ailleurs des domaines dans lesquels l’anonymat intervient comme la condition même de l’échange, notamment dans le cadre médical. Des communications pourront aborder la question de la création de lien social entre anonymes au travers de l’échange de biens, de signes et de personnes. Par exemple, comment le sperme, les ovocytes, les organes ou le sang, qu'on n'échange qu'avec des anonymes, participent-ils à la redéfinition des liens sociaux ? Comment ces échanges interrogent-ils la théorie du don ? Autre exemple, dans le champ de la parenté, comment les techniques de procréation assistée fondées sur l’anonymat des donneurs, remettent-elles en question les catégories et les systèmes de nomenclatures classiques ?

 

 

EHESS et CNRS
AMU et UAPV

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