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Atelier des doctorants

24 Octobre 2011

     

Organisateurs : Marko Tocilovac, doctorant, ATER EHESS et Jean-Baptiste Xambo, allocataire-moniteur EHESS, représentant des doctorants, post-doctorants et Ater

     

Discutants : Jérémie Foa et François Otchnakovski

    

Texte d’Auderic Maret

    

Prosopographie des consuls et des assesseurs de Marseille de 1475 à 1559 : intérêts, construction et premiers résultats

     

Titre actuel de la thèse « Défendre la ville. Marseille, le roi de France et la Méditerranée de 1481 à 1559 »

     

Introduction

     

Explication de la problématique de la thèse

Il s'agit de définir les relations qu'entretiennent le roi de France et Marseille avec comme horizon commun la question méditerranéenne en général et les guerres d'Italie (1494-1559) en particulier et contribuer à l'étude de la nature de la monarchie française à cette époque d'une part, et à l'étude des réseaux, relations et liens de Marseille avec d'autres acteurs politiques en Méditerranée d'autre part (autres villes méditerranéennes, officiers du roi, pape…). J’utilise principalement pour étudier ces questions la correspondance de ces différents acteurs mais aussi les délibérations et les comptes de la ville de Marseille ainsi que certaines sources du fonds des deux cours souveraines (le Parlement de Provence et la Chambre des comptes).

     

Contextualisation

Si la chronologie « classique » des guerres d'Italie va de 1494 à 1559 (paix du Cateau-Cambrésis), cependant la monarchie française dès les années 1450 a une « vision méditerranéenne » ou tout du moins un projet politique concernant cette région sans pour autant avoir les moyens de la réaliser.

Certains ont très bien compris ce que la Méditerranée peut leur apporter : Jacques Coeur en est un exemple fameux ; il devient citoyen de Marseille et installe son activité dans la ville, activité dont se charge également son neveu par alliance Jean de Villages.

    

En 1481, la situation politique de Marseille change car la ville est intégrée comme le reste de la Provence au royaume de France de fait, même si l'union n'est prononcée qu'à l'issue des Etats de Provence de 1486, ce que la tradition historiographique appelle « Constitution provençale ». Rappelons que les Etats de Provence du 15 janvier 1482, présidés par Palamède de Forbin, représentant de Louis XI en Provence, ne se prononcent que sur le testament de Charles III du Maine et non sur l'union en tant que telle.

     

Avant cette époque Marseille a ses propres réseaux et les élites de la ville ont leurs propres stratégies, le roi de France va être amené à composer avec cette situation préexistante. En effet, depuis plusieurs siècles, Marseille communique avec les autres villes du littoral provençal grâce à un système de « feux » notamment pour se prémunir des pirates et des actes de violence dans les eaux que ses marins fréquentent1. De plus, Marseille a des liens plus ou moins étroits avec d'autres villes de la Méditerranée, notamment Gênes, mais aussi avec d'autres acteurs politiques. En outre, le pouvoir à Marseille est pluriel, même si la ville n'est plus partagée comme au Moyen Age entre l'évêque et le comte de Provence, différents pouvoirs sont présents. On peut penser, par exemple, à l'évêque de Marseille qui est à partir de 1474 baron d'Aubagne et qui, lors des différends entre la ville et la baronnie d'Aubagne à propos des eaux de l'Huveaune, défend Aubagne contre les consuls. On peut penser également à l'abbé de Saint Victor qui est aussi un personnage important de la ville, en dehors des remparts mais qui peut affronter les consuls notamment pour les questions militaires.

     

Objectifs actuels de mes recherches

     

1- Cerner les élites de la ville dans leurs rapports avec le roi.

   

2- Voir si les réformes administratives et judiciaires de la Provence ont des effets sur les relations ville-roi : 1501 (création du Parlement), 1535 (édit de Joinville) mais surtout 1536 (édit de Crémieu) pour Marseille

   

3- Etudier les relations de ces élites dirigeantes avec d'autres acteurs politiques en Provence, en Méditerranée et éventuellement en Europe et voir s'il y a interaction avec le roi.

   

Présentation de la communication

Vu le sujet de la thèse et mes objectifs, j'ai entrepris de constituer une prosopographie des dirigeants de la ville en insistant sur les rapports de ces dirigeants avec le roi et les autres acteurs de la ville. Rappelons que la prosopographie est un instrument au service d'une problématique et d'un questionnement et qu'il ne s'agit en aucun cas d'une méta-source, principal écueil à éviter dans ce type de démarche.

J'ai donc décidé d'expliquer ma démarche et de justifier les choix faits dans la constitution en cours de cette prosopographie. Je précise que je suis en train de réaliser les notices individuelles et qu'il faudra ensuite un traitement informatique des données, ce à quoi je suis en train de réfléchir. Plusieurs outils informatiques sont à la disposition du chercheur mais je n'ai pas encore choisi lequel retenir. De plus, sur les conseils de Jean Boutier, je me demande s'il ne faudrait pas croiser les outils informatiques : le groupe constitué dépasse juste les 200 individus, ce qui est préférable pour les petits échantillons. L'utilisation faite par Jean-Luc Bonnaud du logiciel Oracle semble très convaincante2. Mais il existe d'autres outils informatiques, notamment des logiciels ou SGBD sous licence commerciale comme Berkeley DB ou libre de type My SQL ou PostgreSQL3.

    

Plusieurs historiens sur différentes périodes ont utilisé la méthode prosopographique pour leurs thèses ou leurs recherches : que ce soit en histoire antique Françoise des Boscs-Plateaux4, en histoire médiévale Jean-Luc Bonnaud précédemment cité, Dominique Le Page pour la première moitié du XVIe siècle5 ou bien François Gasnault en histoire contemporaine6.

    

Mon propos s'articulera en 3 points :

    

- pourquoi avoir choisi la méthode prosopographique dans ce projet de recherche, quels intérêts peut-on y trouver? En quoi une prosopographie est-elle mieux adaptée q'une approche qualitative de ces questions? Cependant je précise tout de suite que l'approche quantitative est complémentaire de l'approche qualitative et que j'ai constitué plusieurs études de cas aussi.

- comment j'ai constitué cette prosopographie ? Quels en sont les principes?

- enfin, quels sont les premiers résultats fournis par rapport aux questions que je me posais? Je précise qu'il ne s'agit que d'hypothèses pour l'instant et qu'elles ne pourront être confirmées ou infirmées qu'avec l'achèvement de ladite prosopographie.

    

I Les intérêts de la prosopographie pour la problématique de la thèse

   

1) Saisir les cohésions et les divisions du groupe dirigeant

  

L’année 1481 est la date retenue pour le début de la thèse, mais la prosopographie commence avec la mise en place du règlement de Cossa afin d'être plus cohérent, c'est-à-dire 1475. Le changement de souveraineté provoque-t-il une redistribution des cartes au sein des élites marseillaises ou, au contraire, affecte-t-il peu les hiérarchies et réseaux en place?

Concrètement, 1481 marque-t-il le début de l'ascension de certains individus et la chute d'autres? Qu'en est-il du « parti français », faction favorable à Louis XI et du « parti lorrain », favorable à René II de Lorraine? Quels effets y a-t-il eu à Marseille de l'affrontement entre troupes lorraines et troupes royales françaises?

Par ailleurs, constituer une prosopographie permet d'envisager les réseaux qui existent entre les différents consuls et assesseurs. Ces dates coïncident-elles avec un changement de l'état du réseau ou confirment-elles des positions?

Y a-t-il des personnages centraux dans le réseau des consuls, des éléments périphériques ? De même, les consuls et assesseurs ne forment-ils qu'un seul réseau ou y a-t-il superposition de réseaux? Et dans ce dernier cas hautement probable, y a-t-il des intermédiaires et, si oui, quel statut ont-ils?

On peut donc à travers la prosopographie appréhender les individus qui sont centraux, intermédiaires ou bien périphériques dans les relations de la ville avec le roi ou les autres acteurs politiques.

    

2) Les consuls et assesseurs marseillais dans leur relation avec le roi : instruments, collaborateurs, initiateurs ou manipulateurs?

    

Instruments : les Marseillais sont-ils de simples exécutants de la politique royale et des ordres venant du conseil du roi et des grands officiers de la couronne. Attention, il ne s'agit pas de revenir aux interrogations et hypothèses formulées par Henri Sée7, mais de se demander, si finalement, la ville de Marseille serait intégrée à des plans et campagnes militaires indépendants de sa volonté et sur lesquels elle n'aurait aucun droit de regard. En somme, le potentiel militaire de la ville serait utilisé par le roi sans objection.

La prosopographie par l'étude des individus et notamment des ambassades de Marseille auprès du roi et de la correspondance permet de voir si une marge de manoeuvre existe ou non.

    

Collaborateurs : les Marseillais collaborent-ils avec le roi en Méditerranée? Peut-on en effet parler d'une « articulation systémique avec l'Etat8 »? Cette expression utilisée il y a 20 ans par Bernard Chevalier servait à décrire une relation complémentaire de la ville et du roi. D'un côté il y aurait la ville seule capable d'assurer la défense des côtes provençales et capable de fournir les armes et les hommes nécessaires, et de l'autre côté le roi par sa capacité décisionnelle et législative, source de l'autorité distribuerait des avantages (exemptions, libertés, franchises …) afin de susciter le soutien des Marseillais aux guerres d'Italie.

   

Initiateurs : si l'on reprend les interrogations de Frédéric Chabod9 dans les années 1950 sur la nature de l'Etat en Europe durant la Renaissance (entendue dans une chronologie large de Pétrarque à Descartes) adaptées au cadre français et réinterrogées il y a quelques années notamment par Philippe Hamon10, on peut se demander si les « bonnes villes » n'avaient pas une marge de manoeuvre plus large que ce que l'on a longtemps cru, surtout si l'on réduit au coeur de la monarchie louis-quatorzième une conception absolutiste du pouvoir.

Faire une prosopographie des officiers municipaux qui constituent l'armature administrative de la ville permet de se placer depuis la périphérie municipale vers le centre monarchique. Par l'étude de ces officiers on peut tenter de traquer les logiques et stratégies à l'oeuvre. Confronter les décisions municipales avec les entreprises royales permet de saisir les convergences ou divergences entre le centre et la périphérie.

Par l'étude des carrières de chaque officier municipal on peut saisir cette convergence ou divergence, de plus on voit si l'officier s'inscrit dans un schéma dicté par le roi ou si au contraire les stratégies individuelles l'emportent.

   

Manipulateurs : je ne sais pas vraiment si c'est une nuance par rapport à «initiateurs», toujours est-il qu'une interrogation apparaît après le dépouillement des délibérations. En lisant le texte de Louis Marin, Le récit est un piège11, il m'est apparu qu'au-delà de la question de la collaboration ou de l'exécution des ordres, chacun des deux camps cherchait peut-être à manipuler l'autre pour parvenir à ses fins. En effet, si les Marseillais dans leur correspondance au roi et dans les mémoires qu'ils envoient ou les recommandations qu'ils font aux députés de la ville en cour, insistent sur la pauvreté de la ville, l'étroitesse du terroir, l'indigence de la ville, la ruine de celle-ci … peut-être est-ce pour obtenir plus, ou ne pas s'investir dans une entreprise voulue par le roi qui serait contraire à leurs propres intérêts ? On pourrait même aller plus loin dans l'interrogation en se demandant si finalement dans cette relation, les Marseillais ne seraient pas tout simplement opportunistes.

Ainsi l'attitude d'un consul marseillais pourrait-elle être : « Je participe aux entreprises militaires qui sont bénéfiques car je peux faire du butin ou capturer un navire d'un concurrent, mais je refuse de participer à telle entreprise car je risque de perdre le navire que j'ai équipé de canons mais qui est au départ mon instrument de travail et donc une source de revenus. »

    

II Comment j'ai construit ma prosopographie?

    

1) La méthode

Dans mon cas, ce qui relie chaque individu étudié est le service de la ville de Marseille lié de façon directe ou indirecte (en passant par un intermédiaire) au roi et à la politique qu'il mène en Méditerranée. Les paramètres et critères retenus sont classiques (origines géographiques et sociales, profils de carrière, culture et formation, niveaux de fortune, liens familiaux et clientèles). De plus, cette méthode permet de mettre en lumière la spécialisation ou les compétences techniques requises dans le service à la ville et au roi. On peut voir la pratique politique quotidienne de ces hommes ainsi que leur culture politique. Cette approche quantitative permet aussi de combler les lacunes qualitatives : certains individus ont laissé peu de traces dans les sources ; par ailleurs, les sources sont lacunaires car une bonne partie des registres de délibérations ont disparu au cours du temps tout comme les livres de comptes ou les pièces justificatives de ces mêmes comptes, et le recours aux actes notariés, incontournable car riche d'informations individuelles mais très laborieux, ne permet pas de combler ces lacunes.

    

2) Le groupe constitué et étudié

Déterminer le groupe à étudier a été un choix primordial mais difficile. Mon but étant d'étudier le groupe à la tête de la ville de Marseille en lien avec le roi et ses projets en Méditerranée, il n'aurait pas été pertinent d'étudier l'ensemble des officiers municipaux ni même l'ensemble des officiers royaux présents à Marseille (viguier, sous-viguier, clavaire ...). Les officiers municipaux retenus devaient avoir une place importante dans la ville mais aussi une fonction qui devait les amener à dialoguer avec le roi. Si les trois consuls et l'assesseur sont apparus incontournables parce qu’ils forment l'ossature administrative de la ville et qu'ils se déplacent fréquemment en Provence et en dehors de cette province pour représenter la ville, la question a été ensuite de savoir s'il fallait inclure d'autres officiers qui auraient été déterminants dans la politique de la ville mais aussi dans les relations de la ville avec le roi et d'autres acteurs politiques en Provence et en Méditerranée. Après quelques hésitations j'en suis resté à ces quatre officiers par an. Le trésorier apparaît comme un personnage incontournable à l'échelle de la ville, mais ses fonctions ne l'amènent pas à dialoguer avec le roi, à le rencontrer ou à se présenter à lui. Il en est de même pour le notaire que je voulais au départ inclure dans cette prosopographie. Il est apparu que lorsque l'assesseur était pris par ses obligations le notaire pouvait faire partie de la délégation qui se rend auprès du roi, mais cela reste très rare sur l'ensemble de la période, ce qui au final ne justifiait pas l'intégration de cet officier dans la prosopographie. De plus, s'intéresser au notaire m’aurait conduit à m’intéresser à la pratique de cet officier, à ses tâches quotidiennes, ce qui m’aurait éloigné de mon sujet initial : les relations entre la ville de Marseille et le roi de France à propos de la question méditerranéenne en général et des guerres d'Italie en particulier.

    

3) Les bornes chronologiques

Les bornes chronologiques ont aussi amené à faire des choix. En effet deux règlements municipaux sont en vigueur lors de la période retenue pour mon sujet. Le premier est le règlement dit de Cossa, du nom du sénéchal du roi René Ier d'Anjou qui l'a mis en place en 1475. Ce règlement ayant des inconvénients et ne résolvant en rien les troubles politiques auxquels il devait mettre un terme, le roi Charles VIII fit mettre en place un autre règlement municipal par l'intermédiaire de son gouverneur Aymar de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, d'où le nom de règlement de Saint-Vallier pour ce nouveau règlement mis en place à partir de 1492. Il serait apparu très maladroit de faire débuter la prosopographie en 1481, année du rattachement de la Provence à la Fance, de plus peut-être aurait-il fallu prendre 1486 comme date. Il m'est donc apparu pertinent d'inclure tous les officiers ayant exercé durant le règlement de Cossa, puis d'inclure les officiers du règlement de Saint-Vallier jusqu'à l'année 1559. Le terminus a quo correspond donc à la mise en place du règlement de Cossa et le terminus ad quem s'impose par la fin des guerres d'Italie avec la paix du Cateau-Cambrésis, retenue comme terminus ad quem de ma thèse. J'ai donc retenu comme période pour réaliser cette prosopographie quatre-vingt quatre années allant de 1475 à 1559.

La durée choisie inclut deux règlements municipaux mais aussi deux règnes de comtes de Provence (René Ier d'Anjou et Charles III du Maine) et cinq règnes de roi de France (Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François Ier et Henri II) et un changement de souveraineté.

    

4) Difficultés, limites et remédiations

Cependant il convient de préciser que des éléments ne peuvent pas toujours être analysés de façon quantitative.

Le premier problème réside dans le fait que certains éléments sont insuffisamment distribués dans le groupe étudié pour donner un sens quelconque à un traitement quantitatif. Il s'agit par exemple des dissensions et oppositions au sein du conseil de ville, des factions qui se forment ou bien des condamnations ou fautes commises. C'est par exemple le cas de l'opposition alors que Louis Baissan est premier consul aux notaires ou plutôt aux cinq plus éminents de la ville.

Le deuxième problème vient du fait que certains éléments ne sont pas directement quantifiables pour la période retenue, comme les niveaux de fortune. Si les salaires, les gages, l'achat de fermes ou gabelles municipales ou royales ou bien encore la vente ou l'achat de biens immobiliers de certains individus sont bien connus et bien renseignés grâce au fonds du Parlement de Provence, il n'en est pas de même pour des individus qui n'ont exercé qu'un seul office au cours de la période ou bien qui n'ont pas laissé de traces dans les sources utilisées comme les gens issus du monde de la boutique ou du travail de la terre ou même les pêcheurs. De plus même si les gages d'une année sur l'autre sont les mêmes, il n'en est pas de même pour les gabelles ou fermes et si nous ne disposons pas des comptes pour ces années là, le calcul devient difficile. Figurent ainsi dans notre prosopographie des individus dont nous ne savons rien mis à part la période d'exercice de leur office municipal, ce qui est bien mince pour constituer une notice individuelle. C'est par exemple le cas de Jacques du Temple dont je n'ai trouvé que la date du mandat qu'il occupe ou bien encore Jean Grani.

Enfin, une dernière difficulté vient du fait que certaines informations sont délicates à manier comme l'existence d'un éventuel « marseillisme », lié à l'étude des attitudes collectives de ces officiers municipaux. En raison de l'importance de ces données pour la compréhension de la nature de la relation entre la ville et le roi, l'analyse quantitative a alors fait place à l'analyse qualitative à partir d'exemples significatifs choisis sur l'ensemble de la période. De plus, cette démarche complémentaire présente deux avantages. Outre le fait de pallier les difficultés évoquées à l'instant, elle permet tout d'abord de limiter le risque intrinsèque de la méthode prosopographique à savoir cacher l'individuel sous le collectif. Elle permet également d'éviter le risque de ne faire de la méthode prosopographique qu'une fin en soi, qui ne serait au mieux qu'une étude des carrières municipales, et au pire ne serait qu'une liste chronologique commentée d'officiers municipaux, et non un instrument parmi d'autres pour appréhender l'objet étudié.

    

5) Les sources utilisées

Le conseil de ville mettait par écrit l'ensemble des décisions et délibérations qui avaient lieu. Ces décisions contenues dans les registres de délibérations ont été la première base documentaire étudiée. Ensuite pour voir comment certaines décisions étaient concrètement mises en pratique et réalisées, j’ai utilisé les registres de comptes et d'autres sources liées à l'activité des trésoriers de la ville et conservées dans la série CC des archives de Marseille.

Ces documents ont servi de base pour nourrir la prosopographie et les notices biographiques des individus. Cependant à cette première documentation se sont ajoutées des sources complémentaires ayant pour but de compléter les listes d'officiers restées lacunaires et de fournir des informations sur les carrières des hommes étudiés. Les actes notariés utilisés sont ceux qui ont tout d'abord été signalés dans les tomes II et III d'Histoire du commerce de Marseille pour l'activité marchande ou bien ceux répertoriés dans la base de données constituée par le groupe de généalogistes des Bouches-du-Rhône et accessible en exemplaire papier aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône pour les contrats de mariage. D'autres actes notariés ont été consultés et utilisés après avoir été signalés dans des généalogies des grandes familles provençales. Cependant nous avons procédé à une utilisation modérée des actes notariés car leur mode d'indexation ne permet pas de retrouver rapidement les officiers de Marseille. Il aurait fallu pour cela dépouiller la totalité des actes notariés de la période!

   

6) La construction de la prosopographie proprement dite

a) La liste des individus à étudier

La première étape a consisté à déterminer l'ensemble des officiers de la période. J'ai d'abord dépouillé les délibérations municipales. Or ces sources sont très lacunaires, en effet il n’y a pour le dernier quart du XVe siècle que des fragments de délibérations, dès lors je n’avais à ma disposition que quelques décisions isolées dont on ne comprend pas forcément les tenants et les aboutissants. Il est dès lors difficile de reconstituer une liste des consuls et assesseurs pour la période.

J'ai donc ensuite utilisé les sources de la série CC pour tenter de combler ces listes. Les résultats ont été alors probants puisque l'utilisation des bulletaires, bulletes ou livres de compte nous ont indiqué un certain nombre de consuls et assesseurs.

Cependant les deux listes restaient encore incomplètes. Ne me restaient plus qu'alors les actes notariés pour tenter de combler ces vides. Le problème principal du recours à ce type de source est qu'il n'y a pas d'index et qu'à moins de les dépouiller exhaustivement il n'est pas possible de savoir dans quel acte l'information nous sera donnée (testament, contrat de mariage, contrat de prix-fait, donation …). Le recours à ces sources laisse donc une place au hasard. En effet, c'est à l'occasion de la recherche d'informations sur un personnage évoqué au cours d'une délibération ou dans une bullete que j’ai cherché des actes notariés le concernant en commençant par son mariage puisqu'il existe aux archives départementales des Bouches-du-Rhône un outil désormais à la disposition de tous et constitué par le groupe de généalogistes des Bouches-du-Rhône, qui est un inventaire complet de tous les contrats de mariage enregistrés chez un notaire d'une ville de l'actuel département des Bouches-du-Rhône depuis 1500. J'ai pu ainsi savoir parfois à la date du mariage que l'un des témoins était consul ou assesseur. Puis à partir du contrat de mariage j'ai cherché d'autres actes concernant l'un des témoins ou le marié dans le même registre. Certes cette méthode laisse non seulement une bonne part au hasard mais reste limitée. Toutefois elle a eu le mérite de réduire les manques des deux listes.

En dernier recours j'ai utilisé des sources de seconde main comme les nobiliaires, mais ce fut plutôt décevant car cela n'a permis que de combler quelques noms. Au terme de cette première étape et de la réalisation des deux tableaux indiquant le nom des consuls et des assesseurs sous les deux règlements municipaux, j'ai dressé la liste des 210 individus constituant ma prosopographie, en étant bien conscient qu'il manquait quelques noms mais que je ne pouvais pas combler avec la documentation que j'avais.

   

b) La réalisation de la notice individuelle

Restait à rédiger et construire la notice individuelle. Les paramètres retenus sont classiques : niveaux de fortune, parenté, liens avec les gens de son métier … Cependant comme je cherche à traquer les liens entre le service à la ville et le contrôle de celle-ci d'une part; et les liens avec le roi d'autre part, j'ai cherché quelles formes ils pouvaient prendre en veillant à préciser les nuances et différences.

Pour la ville j'ai cherché à montrer que le service à la ville passait non seulement par l'office municipal mais aussi par une mission ponctuelle rendue à la ville (par exemple un voyage auprès du roi) ou un service ponctuel (la fourniture du bois pour la construction d'un navire en acceptant de couper les arbres de son jardin). Cependant le contrôle de la ville passe aussi par l'achat de gabelles et fermes municipales. Il y aurait ainsi cinq niveaux ou types de services pour la ville de Marseille :

- l'office municipal majeur : assesseur, consul, notaire ou trésorier

- l'accumulation d'offices mineurs : l'ensemble des offices restants

- la mission pour la ville : représenter la ville en dehors de Marseille (Eglise, villes, Parlement, princes étrangers ...)

- le service pour la ville (dons)

- l'achat des gabelles et fermes municipales

De même le lien au roi est pluriel. Si l'office royal apparaît comme premier (l'obtention du bâton de viguier par exemple), il peut se décliner autrement, ce dont la notice individuelle rend compte, à savoir aussi bien un lien formel que ponctuel : être commissaire par exemple. On peut citer encore un troisième type de lien plus informel : une mission militaire à Gênes pendant six semaines. On aurait ainsi trois types ou niveaux de lien avec le roi possibles :

- l'office

- les lettres de commission

- la mission

    

Transition : la confrontation de la nature du service à la ville et de la nature du lien avec le roi permet-elle d'apporter quelques éléments de réponse aux questions posées précédemment sur la nature de la relation entre les deux et sur la nature de la monarchie à cette époque ?

    

III Les premiers résultats

    

Je préviens d'avance que cette partie est composée principalement d'hypothèses, le dépouillement n'étant pas achevé, j'ai pour l'instant une cinquantaine de notices individuelles achevées soit 25 % de l'effectif. Il s'agit des premiers résultats! De plus, je peux détailler tel ou tel point évoqué lors de la discussion plutôt que de présenter des exemples pour chaque résultat présenté. Cette partie sera plus courte car je pense qu'il est plus pertinent de développer les exemples en fonction du cours que prendra la discussion.

   

1)Un groupe fermé qui s'ouvre

   

Règlement de Cossa : un groupe fermé, une oligarchie qui se renouvelle peu, les conseillers élus réoccupent en même temps les mêmes positions.

   

Exemple : après les élections de 1479, les trois consuls pour le trimestre allant du 15 août au 15 novembre 1479 sont dans l'ordre Jacques de Remezan, Léonet de Cépède et Jean Garnier, or c'était exactement le même schéma pour le trimestre allant du 15 novembre 1475 au 14 février 1476. Et on retrouve le même triumvirat du 15 août 1483 au 14 novembre 1483.

   

Il s'agit d'un cas limite mais il n'est pas rare lors du règlement de Cossa de retrouver au moins deux consuls occupant les mêmes positions lors de différents trimestres. Certes le règlement explique certainement cet état de fait, division des 48 conseillers en quatre groupes de 12 eux-mêmes divisés en 4 trinômes par trimestre cependant l'exemple ci-dessus dénote une certaine fermeture du groupe dirigeant.

   

Avec la mise en place du règlement de Saint-Vallier, une ouverture s'esquisse. Plusieurs éléments convergents peuvent l'expliquer :

la décision de Charles VIII de créer un conseil de 72 membres dont il nomme les 24 nouveaux membres pour l'année 1492, conseil qui sera par la suite renouvelé par tiers tous les ans et donc qui est totalement renouvelé tous les trois ans.

un plus grand nombre de conseillers alors que la démographie et les conditions d'accès n'ont pas changé ce qui permet à des hommes nouveaux d'intégrer le conseil de ville et de pouvoir devenir consul.

on voit sur la période plusieurs étrangers intégrer le conseil.

   

Exemple : on peut évoquer le cas d'Alonse de Vega dit « Castille » qui est un marchand né dans les années 1430 en Castille, il s'installe à Marseille à une date qu'on ignore mais il sert René Ier dès que celui-ci à partir des années 1470 réside principalement en Provence.

Il travaille pour la ville dès 1474. En effet le 16 août 1474 il est élu un des deux capitaines pour la sécurité de la ville à cause d'une menace des Aragonais. Mais en même temps il sert le prince. Dans un acte du 14 février 1477 il fut chargé par le roi René Ier d'Anjou de contrôler la construction de 2 caravelles à Sanary. Il collabora avec les deux scieurs de bois François ARNAUD et Constant RAYNE « pro faciendo pro ipsis duabus caravellis legnamina de pino ». Puis ses services au roi lui permettent d'être un homme très en vue et d'intégrer le conseil où il est deux fois troisième consul et trésorier général.

On voit au cours de la période plusieurs marchands étrangers être consuls et assesseurs.

   

2) Le roi : un acteur parmi d'autres

   

Le roi de France apparaît pour les Marseillais comme un acteur important mais non exclusif du jeu en Méditerranée. Le service au roi apparaît comme important à certains moments de la carrière de ces hommes, cependant d’autres pièces apparaissent importantes sur cet échiquier méditerranéen pour ces consuls et assesseurs. Autres acteurs :

  • le duc de Savoie

   

Exemple : le duc s'adresse directement aux Marseillais ou à des marchands qui font passer l'information aux Marseillais qui font remonter l'information.

  • des villes de la Méditerranée comme Gênes

   

Exemple : traité de 1492 qui est une alliance de Gênes et de Marseille par laquelle les deux villes s'engagent à lutter contre la piraterie. Pour certaines questions Marseille passe des alliances sans en référer aux officiers, ou au Parlement. Peut-on l'expliquer par son appartenance aux Terres adjacentes? De plus les consuls et assesseurs de Marseille ont des liens avec ces villes dont ils sont originaires ou qu’ils fréquentent dans le cadre de leurs activités commerciales. Les réseaux qu’ils déploient lors de leurs activités marchandes ou autres sont-ils utilisés quand ils occupent le consulat ou l’assessorat ? Si oui de quelle façon ?

  • des villes provençales

     

Nombreux exemples issus de la correspondance des villes entre elles conservée aux archives d'Arles dans différents registres de la série CC. Une partie des consuls et des assesseurs ont des liens avec ces villes qui sont à la fois rivales et complémentaires.

  • le pape

    

Exemple : lors d'élections le pape s'adresse au Parlement et au chapitre de Marseille pour soutenir son candidat contre celui du roi. Les consuls peuvent aussi servir à un moment le pape, certains ont des liens étroits avec le vice-légat d’Avignon notamment pour des questions financières.

    

3) La défense des intérêts de la ville avant tout

   

a) Une convergence parfois

   

Défense des côtes provençales, lutte contre la piraterie, mise en défense de la ville … Les exemples sont nombreux comme lors de la délibération du 6 juin 1544 : le conseil de ville répond favorablement au gouverneur de mettre des barrières en bois devant les portes de la ville.

La cure du port apparaît aussi comme un point de convergence entre le roi et la ville. Le port lui-même est un objet important pour la ville et c’est autour de cet objet d’ailleurs que se construit en grande partie la relation et le dialogue entre la ville et le roi. La cure du port est un des points de discussion entre le roi et la ville, le roi reprochant le manquement des Marseillais à leur devoir et les Marseillais expliquant les difficultés quotidiennes de cette tâche coûteuse.

   

b) Des divergences nombreuses

Critique des officiers du roi

Exemple : l'affaire du sous-viguier Vésian de Lomaine évoquée lors de la délibération du 14 juillet 1481.

    

« Exposuit nobilis Julianus Bayssani presentis civitatis qualiter nobilis Vesianus de Lomania, dominus regius, vicevicarius presentis civitatis, venire apportare fecit a loco de Porreriis ad presentem civitatem certam vini quantitatem et illud reponi facit in penu et in hospitali fratris Durandi de Candia et in ejus manibus. […] quod cedit in enervationem et fractionem privilegiorum, statuorum et libertatum presentis civitatis et totalem destructionem reve vini ac totius civitatis, quod nullo modo est tollerandum »

    

Critiques récurrentes des différents officiers du roi : les maîtres rationaux donc la chambre des comptes d'Aix, les officiers du Parlement, le gouverneur … Je pourrais multiplier les exemples. De même problème des Grands Jours où les officiers d'Aix devaient venir à Marseille pendant 20 jours pour juger les affaires, multiplication des critiques au roi dans les années 1540.

   

Une défiance des officiers royaux à l'égard des Marseillais

Exemple : 23 juillet 1485, le gouverneur accuse les Marseillais d'avoir volé de la poudre de la Tour Saint-Jean.

   

c) La politique méditerranéenne : une fin pour le roi? Un moyen pour les Marseillais?

   

Il s'agit juste d'une hypothèse à confirmer ou à infirmer. Cependant il m'apparaît que les Marseillais sont avant tout opportunistes.

Lorsqu'ils s'opposent au roi c'est pour sauver leurs intérêts et quand ils adhèrent à ses projets c'est parce qu'il y a un bénéfice à plus ou moins court terme.

Notes

1 Pour une rapide mise au point consulter l'introduction de Philippe RIGAUD, Corsaires et pirates dans les mers de Provence, XVe-XVIe siècles, Paris, 2005.
2 BONNAUD Jean-Luc, Un Etat en Provence. Les officiers locaux du comte de Provence au XIVe siècle (1309-1382), Rennes, PUR, 2007.
3 Pour une présentation des différentes méthodes de traitement des données et des sources par informatique nous renvoyons au petit livre de Claire LEMERCIER et Claire ZALC, qui est en fait un guide des différentes méthodes à la disposition des chercheurs, Méthodes quantitatives pour l'historien, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2008
4 DES BOSCS-PLATEAUX Françoise, Un parti hispanique à Rome ?, Casa de Velazquez, 2006
5 LE PAGE Dominique, Finances et politique en Bretagne au début des Temps modernes, 1491-1540 : étude d'un processus d'intégration au royaume de France, Paris, Comité pour l'histoire économique et financière de la France, 1997.
6 GASNAULT François, « Le milieu universitaire à Bologne au XIXe siècle. Les aléas de l'enquête documentaire prosopographique » dans MEFR, 1988, vol. 100, p. 155-173.

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